Hommage à Henri-Georges Clouzot, en présence de
Sébastien Ronceray 

Mardi 12 mai 2009, la Cinémathèque proposait Les Espions, dans le cadre d'un hommage à Henri-Georges Clouzot rendu en partenariat avec les Cinémas studio.

Sébestien Ronceray, critique de cinéma, était là pour présenter le film et animer le débat après le film.



Les Espions, de Clouzot
(1957)
France, NB, 137'



Les espions

Réalisation : Henri-Georges Clouzot

Adaptation : Henri-Georges Clouzot, Jérôme Géronimi

Dialogues : Henri-Georges Clouzot, Jérôme Géronimi

Auteur adapt. : Egon Hostovsky, d'après le roman de Egon Hostovsky 'Le Vertige de Minuit'.

Production : Filmsonor, Vera Films, Prétoria Film

Dir. de prod. : Louis de Masure

Assist. réal. : Robert Ménégoz

Image : Christian Matras

Son : William-Robert Sivel

Décors : René Renoux

Montage : Madeleine Gug

Musique : Georges Auric

Sortie salle : 11 octobre 1957

Durée : 125 mn

Pays prod. : France

 

Véra Clouzot (Lucie) / Martita Hunt (Connie Harper) / Gabrielle Dorziat (Mme Andrée) / Georgette Anys (la buraliste) / Dominique Davray (l'Alsacienne) / Gérard Séty (Dr Malik) / Peter Ustinov (Michel Kaminski) / Pierre Larquey (chauffeur de taxi) / Sacha Pitoëff (Léon) / Curd Jürgens(Hugo Vogel) / Sam Jaffe (Sam Cooper) / Louis Seigner (Valette) / Paul Carpentier (Howard) / Jean Brochard (le surveillant général) / Fernand Sardou (Pierre) / Robert Lombard (le contrôleur) / Hubert Deschamps (un espion)

 

 

Les mystères Clouzot

Les espions, réalisé en 1957 par Henri-Georges Clouzot, se situe dans la carrière du cinéaste entre Le mystère Picasso (seul film documentaire du réalisateur) et La vérité, réalisé trois ans plus tard. Il est aussi le dernier film produit par Clouzot avec sa société VéraFilm, et le dernier rôle de son actrice et compagne Véra Clouzot, qui décèdera quelques temps plus tard, en décembre 1960. On y retrouve les clefs de l’univers noir de l’auteur : film de complot, d’espionnage et policier (comme Quai des Orfèvres ou Les diaboliques), univers noir, intrigue incompréhensible, ne menant à rien, rapport au monde soigné par une utilisation de la lumière très ciselante. De texture très moderne, ce film fut mal accueilli à sa sortie. Il est pourtant l’un des plus complexes de Clouzot, et des plus cyniques aussi.

Comme son titre nous l’annonce, Clouzot nous plonge dans une histoire d’espionnage. On y croise de nombreux personnages emblématiques de ce genre, et un univers confus, emprunt de rebondissements et de remise en cause, baigné par le mensonge et l’individualisme. Pour dessiner cet univers, Clouzot emploie une méthode quasi documentaire (et ce après l’expérience du Mystère Picasso) : il s’est renseigné sur le métier d’espion (1), le considérant comme pratique professionnelle, avec ses défauts, ses aléas et même son humour cynique (au travers de blagues d’espions, plaçant le film aussi dans un registre frôlant la parodie). De là naît des questions sur le rapport à l’économie : pourquoi faire tout cela (gagner de l’argent ? gagner sa liberté ? sauver sa peau ?). Par une description méticuleuse, quotidienne de leurs attitudes, il révèle de ces personnages si fréquents au cinéma leur fonctionnement, leur querelle, leur microcosme quotidien, jusqu’à leur ennui.

En ce sens, Les espions se rapproche de certains films d’Alfred Hitchcock : rapport au réel, aux paysages et à leurs traversées, personnages en décalage (type infirmière, scientifique, rapport à l’identité double…), les espions s’immiscent dans le quotidien (comme dans par exemple La mort au trousse…), le perturbant, renforçant l'impéritie du héros. Jusqu’à la fin, reste le suspens, tenu en partie grâce au danger de mort (rappelant Le salaire de la peur, Les diaboliques, Le corbeau), et à la quête d’une vérité, comme dans La vérité (recherche d’une révélation), ou même Le mystère Picasso, avec sa part de méconnaissance de où les gestes du peintre vont, de ce qui va advenir (ce film, en plus d’un document majeur sur la peinture, est aussi un vrai film à suspens).

On se souvient aussi qu’Hitchcock et Clouzot ont tous deux adaptés, au cœur des années 1950, des romans de Boileau et Narcejac (Vertigo pour le premier, Les Diaboliques pour le second (2)). Ce rapport au réel, voire au quotidien, doit aussi beaucoup à Louis Feuillade et à Georges Franju, voire aussi aux films Lumière (pour la précision du cadrage et la composition avec le réalité). Chez Clouzot aussi, le réel doit s’organiser pour servir le projet. La construction en épisode (comme des sérials), très fragmentée, avec des ellipses importantes renforcent l’incompréhension et l’impression de voir plusieurs films, participe à la perte de repères pour le spectateur. L’efficacité dramatique empruntant à l’art de Griffith, et au cinéma américain années 1930 (principalement aux films policiers) se développe autour de l’idée de l’efficacité du plan : il faut savoir donner tout de suite une information, et la brouiller ensuite. Et c’est le montage qui va dynamiser la séquence, et non pas la rapidité des actions. La dramatisation ne passe pas non plus par la musique : pas d’accentuation ni d’accompagnement dramatique, cela passe par autre chose : le montage, la lumière, la composition.

Cette idée de l’organisation de toute chose, jusqu’à l’excès, place Clouzot dans la catégorie des cinéastes démiurges, grand thème du cinéma de Fritz Lang (et de l’expressionniste en général). Plans courts, efficaces, jusqu’à des mises en scène de folie permettent à l’auteur des Espions de développer une étude des comportements, marquée par la présence de la surveillance, de la dépossession (comme dans les Mabuse). On retrouvera cette obsession de la découverte d’un univers mentale, à envisager et décrire, dans le Mission Impossible de Brian De Palma (lui aussi dans la lignée du Lang de Spione).

Ce désir de précision pousse également Clouzot à diriger ses comédiens avec beaucoup de rigueur (méthode de la craie au sol pour les déplacements, ce qui, on le sait, lui vaudra une réputation d’autoritaire maniaque), mais il crée parfois des raccords mouvement étonnants lors de franchissement de portes en particulier. Une idée forte traverse le film : relier des espaces différents par la présence des personnages. Ce qui aboutit à cette impression que tout est ensemble et à la fois tout est divisé. Clouzot les fait « tricher sur leur position, développant une mise en scène sommaire jusqu’au primarisme » (dénoncé par Truffaut). Mais cette exigence face aux comédiens alimente un ton cynique porté par le film, et qui trouble le spectateur : personne n’est dupe, on fait comme si…

Ce principe de direction d’acteur augmente le rapport au mystère qu’entretient le film: difficulté d’identifié les lieux, les espaces, mais pas ce fil conducteur que sont les personnages (toujours habillés pareil, avec accessoires si besoin, telles les lunettes de soleil pour Curd Jurgens comme Simone Signoret dans Les Diaboliques  (3) 

 

En quête de compréhension, le personnage principal, le docteur Malik, cherche des éclaircissements à ses propres gestes : explications, justifications mais aussi critique de sa propre attitude, de son fonctionnement qu’il ne sait pas toujours saisir ; de nombreuses choses lui échappent (4) Cette position donne l’impression que Malik traverse une véritable odyssée kafkaïen (5) Dépossédé, à la recherche d’une liberté qu’il ne rattrape pas, son indépendance d’action et de pensées sont mises à mal sous les effets récurrents de la surveillance qu’il subit, de la manipulation générale qui se propage. De cette incompréhension naît une forme d’absurdité. Dans sa quête, Malik croise des « lieux de vérité » comme par exemple cette salle de classe comme une salle de tribunal (rappelant toute à la fois Le corbeau, Les diaboliques, La vérité, mais aussi M le maudit et J’ai le droit de vivre de Lang). Mais la vérité que cherche ce personnage ne peut être que relative, son territoire étant occupé, ses repères brouillés, son incompréhension grande. Clouzot affirme ici l’idée que le cinéma est toujours art de la vérité personnelle : on n’en montre jamais que des bribes choisis, le spectateur ne reçoit jamais que ce qui lui est distribué. Cette impuissance face à l’absurde a depuis longtemps envahi le monde moderne, qui n’est présent à nos yeux que parce qu’il est parcellaire, ce qui le rend complexe à décrypter : de fait, chacun est tenu de se forger sa propre "morale", ce qui place l’individu dans une situation d’angoisse, pleine de cruauté.

Face à ce désarroi et à cette incompréhension, la parole peut permettre de s’en sortir. Et c’est aussi un des sujets des Espions, qui est aussi un roman d’amour : l’histoire d’un homme qui raconte des histoires à sa compagne souffrante pour tenter de la faire réagir (de la faire parler). Pour La vérité, qui est l’histoire d’une parole qui peut éclater, Clouzot choisie de masquer cette vérité avec la chaire (celle débordante de Brigitte Bardot). Contrairement à cela, pour Les Espions, la parole n’est plus masquée mais retenue par l’agent trouble féminin, interprétée par Véra Clouzot.

A la fin de ce film, alors qu’une once de résolution se profile, ce n’est pas seulement « personne ne les croira », mais c’est surtout « tout le monde les écoute encore ».

Après Les Espions et La vérité, suivront le projet de L’enfer (la parole voilée, le mensonge) puis La prisonnière (comme la parole peut l’être, retenue). Un cri face à l’angoisse pourrait la faire jaillir.

Sébastien Ronceray, printemps 2009

Filmographie Henri Georges Clouzot :

1931 : La Terreur des Batignolles

1933 : Tout pour l'amour

1933 : Caprice de princesse

1933 : Château de rêve

1942 : L'assassin habite au 21

1943 : Le Corbeau

1947 : Quai des Orfèvres (également dialoguiste)

1949 : Manon

1949 : Le Retour à la vie (segment Le Retour de Jean)

1950 : Le Voyage en Brésil (inachevé)

1950 : Miquette et sa mère

1953 : Le Salaire de la peur (également dialoguiste et producteur)

1955 : Les Diaboliques (également producteur)

1956 : Le Mystère Picasso (également producteur)

1957 : Les Espions (également producteur)

1960 : La Vérité

1964 : L'Enfer, inachevé (remonté et commenté par la société Lobster en 2008)

1967 : Grands chefs d'orchestre

1968 : La Prisonnière

Textes/articles de référence :

- Clouzot au travail ou le règne de la terreur par François Truffaut, Cahiers du Cinéma 77, déc. 1957

- Le premier spectateur de Michel Cournot, ed. Gallimard, 1957

- Le procès Clouzot de Raymond Bellour et Francis Lacassin, ed Le terrain vague, 1964

 



1. Clouzot exprime souvent que son film suivant, La vérité, a été préparé en partie grâce à ses articles rédigés lors du procès Aïoli dont il suivit les débats en 1959.

2. Parmi ses détracteurs, citons le texte assassin que François Truffaut publia au sujet des Espions dans les Cahiers du cinéma de décembre 1957, dans lequel il écrit, au sujet des relations Clouzot/Hitchcock : « L’inconnu du Nord Express nous étreint en pleine lumière, comme le bagne, comme Kafka ! Mais Les espions, il faut bien le dire, sont en retard de 25 ans sur Hitchcock, puisqu’ils démarquent sans l’égaler Une femme disparaît et son infirmière inquiétante ».

3. « Les acteurs gardent le même costume. Je n’aime pas les changements. Ca déroute les spectateurs, ils ne reconnaissent plus les personnages tout de suite, ils ne comprennent plus rien » propos de Clouzot, in Le Premier spectateur de Michel Cournot (1957, ed. Gallimard), précieux livre racontant en détail le tournage des Espions.

4. Pour le spectateur non plus, les choses ne sont pas claires. Clouzot aimait à rappeler qu’une histoire n’a que peu d’intêret, que c’est la forme qui prime. Au sujet du scénario : « Le scénario ? Qu’est-ce que c’est que ça le scénario… ? Vous verrez, dans 3 mois ce qu’il en restera du scénario !... C’est en tournant que je fais mes scénarios, pas avant… » in Le Premier spectateur de Michel Cournot

5. Évoquant le film, Henri Jeanson dira que " Clouzot a fait Kafka dans sa culotte"…