Mardi 25 janvier 2011, Charles Tesson est venu à la Cinémathèque de Tours pour échanger à propos du Salon de Musique, de Satyajit Ray

 

Charles Tesson : Le Salon de musique de Satyajit Ray

Charles Tesson est critique et historien du cinéma. Il enseigne l'histoire et l'esthétique du cinéma à l'Université Paris III. De 1998 à 2003, il a été le rédacteur en chef des Cahiers du cinéma, où il est entré en 1979. Pendant près de deux heures, il a parlé avec passion d'un cinéma qu'il aime.

Charles Tesson à la Cinémathèque de Tours

Satyajit Ray : D'une famille aisée et lettrée - père écrivain, grand-père poète et imprimeur - Satyajit Ray a fait des études de dessin et a été illustrateur et peintre avant de réaliser des films. Il a aussi eu une grosse production littéraire : nouvelles, récits, écrits sur le cinéma… Il est entre autres l'auteur d'un grand nombre de livres pour enfants et en a adapté certains (il a notamment écrit une nouvelle qui raconte la même histoire que E.T. et dont il voulait faire un film). Grace à leurs succès, Satyajit Ray a pu financer des projets plus personnels.

Tous ses films sauf un sont des adaptations de la littérature bengali ; quand il n'a pas lui-même écrit les textes qu'il adapte, il se les approprie et les interprète très librement ce qui n'a pas toujours plu à leurs auteurs. Cette littérature riche issue de la renaissance bengali est emprunte d'humanisme et se caractérise par  un partage d'influences entre l'occident et l'Inde.

Se revendiquant cinéaste bengali - Calcutta est la capitale du Bengale occidental - Ray n'a jamais tourné dans le système bollywood mais  fonda la Calcutta film compagnie et produisit toujours ses films pour le marché local.

C'est dans le cadre de cette compagnie qu'il rencontra Renoir venu faire des repérages pour son film Le fleuve auquel il ne parla que de son père Auguste ! De la même façon, c'est la peinture qui rapprocha Ray de Kurosawa, dont les œuvres sont pourtant très différentes. Ray dit avoir découvert le Japon par Kurosawa.

Le Salon de musique : ce film culte de 1958 est le troisième long métrage de Ray.  Il désirait faire un film musical plus commercial pour financer la trilogie d'Apu au milieu de laquelle il s'insère.

Présenté au ciné club de Claude-Jean Philippe, son succès fut tel qu'il sortit en salle peu après pour faire la carrière prestigieuse qu'on lui connait.

Inspiré du roman éponyme de Bandopadhyay, le film raconte le déclin d’un aristocrate de la caste des Zamindars, propriétaire terrien et mécène. Imbu de la noblesse de ses origines, il sacrifiera sa fortune et sa famille pour sa passion pour les arts en donnant des réceptions ruineuses dans son salon de musique.

Le rôle du zamindar Biswambhar Roy est joué par Chhabi Biswas, un véritable aristocrate qui mourra peu après le tournage ; Ray dira qu'il ne pourra plus montrer par la suite des aristocrates dans ses films…

A l'exception du salon de musique reconstitué en studio, tout est tourné dans un palais bengali au bord du Gange, et pur hasard, il s'agit de celui-là même dont s'était inspiré l'auteur du livre. Roy y vit comme dans une prison et n'en sort que pour mourir.

Les objets : Le film s'ouvre et se ferme sur un grand lustre de verre qui produit des sons cristallins quand on le touche - la musique est déjà présente - et dont le mouvement de balancier agit comme un métronome. Il apparait dans le grand miroir dans lequel tout au long du film se reflètera le présent : les fêtes - danseuse, musiciens - mais aussi Roy qui s'y verra vieillir. De part et d'autres de la pièce sont disposés les tableaux qui reflètent le passé - les ancêtres nobles auxquels Roy rend hommage - mais aussi son image figée et celles de sa femme et de son fils… Le salon est ainsi le lieu de la lignée mais aussi celui de la mort.

La musique : " En Inde, au commencement était la vibration "… Tout est lié à la musique ; dans le film, construit en flash backs ponctués par la musique, elle joue le rôle principal : chaque série de plans est découpé selon des séquences musicales ; ainsi, par exemple le dialogue entre la musique et le tableau du maître en train de se faire. Contrairement à l'habitude, la musique n'est pas présente pour souligner mais est toujours l'élément déclencheur ; c'est elle qui mène l'action.

Mais il faut savoir la recevoir ; la caméra de Ray fixe longuement les visages qui deviennent des points d'écoute traversés par les sons. Alors que le zamindar Roy l'absorbe totalement, la vit à l'intérieur, le voisin roturier et parvenu bouge, mime, s'agite. Chez les domestiques elle devient symbole de plaisir : le visage du fidèle Khoka s'illumine ; ou principe de réalité : celui de l'intendant qui ne voit que les dépenses s'assombrit. Révélatrice, modificatrice de comportements, la musique réveille. C'est par elle que Roy sort de ses rêveries, reprend pied dans la réalité. Le film s'apparente à un portrait sonore.

La bande originale est de Vilayat Khan, et non Ravi Shankar parfois mentionné par erreur, et comporte de nombreux effets comme du Sibelius monté à l'envers. Quant à la danse, si elle traditionnelle dans le cinéma indien (présente dans tous les films de Bollywood), c'est la première fois que Ray la met en scène. Une très longue séquence nous montre Roshan Kumari (célèbre danseuse de kathak) dans une chorégraphie traditionnelle narrative : chaque posture,  chaque geste a une signification bien précise ; l'ensemble est à la fois complexe et vertigineux. Et comme la musique, elle pénètre totalement le zamindar : le jeu des regards entre la danseuse et lui accentué par les effets du miroir est une des plus belles scènes du film.

Etat des lieux du cinéma indien : pour conclure un débat de grande qualité, Charles Tesson fit un point rapide de la situation du cinéma en Inde. Si Satyajit Ray a bien ouvert la voie à un cinéma régionaliste et plus intime, aucun de ces films produits aujourd'hui ne sont visibles ailleurs que dans leur province d'origine. Les films de Ray lui-même ont été peu vus en Inde : tournés en bengali et ne comportant pas de sous titrages, ils sont incompréhensibles pour la plupart des Indiens. En outre, la qualité médiocre de la copie présentée ce soir ne manqua pas d'attirer l'attention de tous : il faudrait impérativement qu'une fondation (ou un mécène ?) prenne en charge la réalisation de copies numériques neuves pour sauver une œuvre en voie de disparition.

A côté de ce cinéma confidentiel, les produits de Bollywood, issus du théâtre, mimés et chantés s'exportent facilement. Tournés en Indi - langue simplifiée et devenue la langue du cinéma dans tout le pays, ils agissent comme une caisse de résonnance de tous les problèmes de l'Inde qu'ils mettent en scène. Mais il y a toujours la morale… dictée par l'état ; on est loin de la poésie de Satyajit Ray !

Sylvie Bordet

Charles Tesson est l'auteur d'un livre consacré Satyajit Ray publié par les éditions des Cahiers du Cinéma en 1992.

 



 

 

 


 

 

 

 

 

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