Les
Interviews de CINEFIL
Jean
DOUCHET, le passeur
AD : Comment
analysez-vous les films de Rohmer
dont vous fûtes très proche ?
J.D. : Il fut un cinéaste original, devenu un classique dans le
monde entier. Néanmoins, il y a une incompréhension sur ses films. On croit
souvent que c’est un auteur de comédie, à la Marivaux. Mais ce dernier plaçait au centre de ses
pièces un problème du pouvoir. Chez Rohmer, dans ses Contes moraux par exemple, ce n’est absolument pas du marivaudage,
bien au contraire. C’est la morale qui en est le ressort. Elle signifie la
conduite, le devoir, dans le sens du 18ème siècle. Les Contes d’automne font référence aux
aléas du cœur.
A.D. : Pourquoi
n’avez-vous pas suivi le chemin des réalisateurs de la nouvelle vague ?
J.D. : Je n’ai tout simplement pas eu l’envie de privilégier la
réalisation. J’ai toujours préféré parler des films, essayer de transmettre ma
passion du cinéma par ce biais. On m’a gentiment décoré du terme de « Passeur » et ce que je veux
faire passer, c’est l’amour du cinéma ainsi que la compréhension des films. Ma
méthode repose sur une idée simple : chercher à faire voir aux spectateurs
ce qu’ils ont vu, pas ce qu’ils ont regardé ; leur faire comprendre qu’un
film n’est plus le produit du hasard dès lors qu’une image est sur l’écran.
Celle-ci résulte d’un choix qui constitue l’écriture du cinéaste bien plus que
la trame narrative à laquelle se réfère souvent et exclusivement le spectateur
(et quelques critiques).
A.D. : A l’IDHEC puis à
J.D. : C’est la même chose en effet. A l’IDHEC où je suis arrivé en 1969, après les événements que l’on
connaît, j’ai été directeur des études. Il s’agissait de faire voir à ces
jeunes futurs cinéastes les films, mais de manière plus poussée. Certains comme
Arnaud Desplechin reconnaissent ainsi avoir appris à voir les films.
A.D. :Vous avez
également enseigné à François Ozon et
Xavier Beauvois, deux cinéastes dont
les films rencontrent du succès actuellement. Quel regard portez-vous sur leurs
films ?
J.D. : Je les aime beaucoup tous les deux. Ce que fait François
Ozon est vraiment très bien, personnel. Mais il y a toujours des gens qui
chipotent…J’irai voir « Potiche »
avec envie. Xavier est quelqu’un de réaliste, très sensible, mais il refuse le
sentimentalisme et ça c’est très fort. C’est ce qu’il a réussi dans « Des hommes et des Dieux » et notamment la scène de la ‘’cène’’. C’est
sentimental mais ce n’est pas du sentimentalisme. Quant à la fin, la disparition
dans la neige, elle est magnifique, elle a du sens, c’est une scène où les
personnages s’effacent, disparaissent dans le hors champ et c’est justement
cette absence de traces qui laisse trace.
Ma stupéfaction réside dans son succès commercial. Le sujet n’est pas
porteur, c’est un film d’auteur, comme quoi le succès d’un film n’est jamais
artistique mais sociologique. Ce film a rencontré un public à un moment donné.
A.D. : Dernière forme de transmission dans
votre carrière : votre implication au sein de la cinémathèque de Dijon. Quelle importance ont pour vous
les cinémathèques ?
J.D. : Fondamentale ! Indispensable dans leur double
rôle : la conservation et la projection des œuvres. Soit la cave et la lumière. Cette double
activité est indispensable car sinon qui conserverait des documents qui ont pu
paraître inintéressants en leur temps et qui se révèlent au bout de 20-30 ans
essentiels ? N’oublions pas que
certains films furent considérés au départ comme des navets, comme par exemple
« Boudu sauvé des eaux » de
Renoir et qui aujourd’hui font partie du patrimoine culturel mondial.
(NB : La cinémathèque de Bourgogne possède la totalité du fonds Jean Douchet)
Propos recueillis par
Aurélie Dunouau

