Lundi 22 novembre - partenariat Cinémas Studio - Cinémathèque de Tours

Conte d'automne d'Eric Rohmer (1998)

Une soirée avec Jean Douchet et Eric Rohmer

Jean Douchet, cinéaste, historien, critique, écrivain et enseignant de cinéma, fut ami et complice d'Eric Rohmer, un des rares auquel le réalisateur très secret se confiait. Le débat passionnant qu'il anima à l'issue de la projection de Conte d'automne nous permit d'appréhender au mieux l'univers si particulier du réalisateur.

Le cinéaste des séries : sur les vingt quatre films que compte la cinématographie de Rohmer, seize s'inscrivent dans des séries : six contes moraux, six comédies et proverbes, quatre contes des saisons. Cette manière de travailler s'apparente à la démarche de nombreux peintres et plasticiens contemporains. Comme eux, il n'a eu de cesse d'explorer une problématique - comment capter la vie ? - à partir d'histoires basées sur l'analyse des rapports amoureux.

Une démarche unique : d'une culture très savante, Eric Rohmer, agrégé de lettres et passionné par toutes les formes d'art, a toute sa vie cherché à retranscrire la réalité dans un cinéma dualiste. Pour lui, l'image doit donner à voir le monde comme il est, la parole à le construire comme on voudrait qu'il soit. Cette dualité se retrouve à tous les niveaux de son œuvre et dans tous ses films ; il ne cesse de jouer des rapports entre la caméra qui filme et la vie elle-même. Dans Conte d'automne, qui traite de l'amour des quarantenaires, Rohmer filme des "conduites" à tous les niveaux : les déplacements y revêtent une importance particulière en même temps qu'on s'interroge sur les conduites dans le sens moral. Le scénario de l'intrigue est écrit par Rosine, jeune fille ambigüe, affabulatrice, voire un peu perverse. Si elle joue ce rôle de façon si redoutable, c'est sans doute parce qu'elle ne sait pas elle même gérer ses sentiments, n'est pas heureuse en amour. C'est Isabelle, l'amie de Magali qui met en scène. Face à ces deux femmes, les personnages manipulés essaient d'échapper à ce cadre qu'on leur impose, peinent à trouver la "bonne conduite".

Le cinéma de l'économie : Selon Rohmer, " l'économie est la maîtresse de l'esthétique ". En amont du tournage, il consigne de façon très précise chaque prise de vue et de son en fonction des lieux et moyens dont il disposera. Comme l'image doit s'efforcer de retranscrire la réalité, tout est filmé de façon topographique exacte : tout est naturel ; pas de décor, déplacements rigoureusement justes, villages, routes, maisons à leur place… Toutes les contraintes sont respectées : les lumières changeantes, bruits du vent, fonds sonores divers participent à cette manière de filmer vrai. Le spectateur doit rester observateur, ne pas être directement impliqué. Rohmer ne cherche pas à gagner son émotion.

Dans ses films inscrits dans l'histoire - Astrée et Céladon, Perceval le gallois, L'anglaise et le duc - on peut être décontenancé par la manière de filmer des personnages qui jouent, notion directement inspirée du dix huitième siècle. Rohmer ne se livre pas à des reconstitutions d'époque, choisit de ne pas faire semblant de tourner dans des lieux dits historiques mais privilégie la réalité culturelle et mentale de l'esprit de l'époque avec l'idée que l'on en a. Il montre des personnages jouer leurs rôles, interroge sur la subtilité du bien et mal joué. Sa démarche rejoint celle de Renoir qu'il admirait profondément : dans l'impossibilité de filmer la vie, et refusant tout naturalisme, on filme l'illusion de la vie. L'économie des moyens mis en œuvre permet de se mettre dans la pensée de la représentation plutôt que dans un essai de représentation qui ne peut être exact.

On peut aussi parler d'économie dans la manière de Rohmer de ne pas diriger les acteurs. Tout commence également en amont du tournage. Il rencontre ses interprètes tous les jours pendant six à huit mois. Il écoute, observe, échange et utilise ensuite leurs moues, expressions, manière de parler, tournures, phrases… Le naturel recherché est donc très calculé, travaillé. L'acteur est mis dans une telle condition que ni lui, ni le réalisateur n'aura à imposer. Une fois encore, la démarche est unique !

Un cinéaste janséniste ? Rohmer, catholique convaincu, a été marqué par le jansénisme. Il croit en l'élu - personnage présent dans tous ces films -, la grâce et le miracle. Si la conduite morale directement inspirée par cette doctrine est au cœur de Ma nuit chez Maud, elle est perceptible dans tous ses films. Dans Conte d'automne, le miracle a lieu à la fin quand Magali (B. Romand), qui a tenté d'échapper aux règles qu'on voulait lui imposer voit contre toute attente revenir Gérald. On a souvent qualifié de janséniste, la rigueur, les exigences et la sobriété des films de Rohmer. Et il y a aussi l'esprit de la langue à la manière des 17ème et 18ème siècles par le grand souci des mots et des expressions utilisées, le phrasé très étudié. Pourtant, cette langue est celle que l'on parle aujourd'hui.

L'illusion du réel : Alors que pour Godard, l'image est le support d'une idée, donc d'une idéologie, pour Rohmer, elle est manipulée pour tenter de dire le vrai. Ce problème de l'idée de réalité a nourri continuellement la réflexion du cinéaste et fait toute la subtilité de son art. On a beau voir le réel, il n'est pas là ; s'il y a une réalité, c'est celle de la pensée. La toute fin de Conte d'automne nous montre la danse du mariage. Les personnages principaux, pour lesquels le film a été fait ne sont plus là. Il reste les regrets dans l'expression d'Isabelle (Marie Rivière) ; ceux de quitter ce scénario dans lequel elle s'était projetée ? L'émotion n'est pas là où on l'attendait. Rohmer, comme toujours nous montre la difficulté à être ce que l'on est et confirme sa démarche - la même que celle de Renoir - : on ne peut pas filmer la vie, mais l'illusion de la vie…

Toute sa vie Eric Rohmer a cultivé le goût du secret. Ne supportant pas qu'on le photographie, qu'on dispose de lui, il a toujours pris un grand soin à mettre en scène lui-même les rares entretiens qu'il accorda. Décédé le 11 janvier à l'âge de 89 ans, ses obsèques ont eu lieu très discrètement le 19 (aucun média n'a été prévenu), en l'église parisienne de Saint-Etienne-du-Mont, là même où repose Blaise Pascal qu'il admirait tant...

Sylvie Bordet

 


 



 

 

 

 

 

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